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Nom du blog :
lepecq2007
Description du blog :
Trois nouvelles, gagnantes du concours du Pecq 2007
Catégorie :
Blog Loisirs
Date de création :
08.07.2007
Dernière mise à jour :
08.07.2007
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Concours de Nouvelles du Pecq 2007

Posté le 08.07.2007 par lepecq2007

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Voici les nouvelles qui ont gagné un prix au concours du Pecq 2007.

Sophie Bonan, membre de l'atelier Au Fil des Mots, a fait partie des sept nominés.
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Premier Prix - Jean-Jacques Maupetit

Posté le 08.07.2007 par lepecq2007

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Il fait pourtant si froid

« Alors, tu vas vraiment faire ça ? Evoquer tes souvenirs d'enfance ? »
Elle avait prononcé cette phrase du haut de ses 8 ans, avec l'aplomb des grandes personnes qui ont le jugement facile, et un petit air narquois qui avait l'air de vouloir dire « en es-tu bien sûr ? » Elle avait rajouté après un instant de réflexion : « Pourquoi ? »
Et c'était cette dernière question qui l'avait le plus contrarié.
Ses souvenirs d'enfance... Ces mots le gênaient presque, comme si l'enfance était un domaine réservé dont il avait été exclu il y a bien longtemps. Et pourtant il sentait qu'il devait le faire. Il avait hésité à répondre, avait grommelé quelques paroles indicibles et était sorti, les skis sur l'épaule, en réajustant son bonnet rouge.

Le froid le saisit dès les premiers pas qu'il fit sur le chemin qui menait au lac. C'était une de ces journées d'hiver comme seuls les pays de moyenne montagne peuvent en offrir. L'air, la lumière, la neige et le ciel étaient, chacun à leur façon, limpides, légers, cristallins. Il y avait, en plus, un silence qui leur faisait comme un écrin et que l'on avait scrupule à troubler même par le léger crissement des pas sur le sol gelé.
Il y avait longtemps qu'un mois de février n'avait pas été aussi froid et aussi beau. La glace s'étalait devant lui, parfaitement lisse, jusqu'à toucher, là-bas, très loin, le pied de la montagne. Pourtant, arrivé au bord du lac, quelque chose empêchait le vieil homme d'éprouver le plaisir que, si souvent, il y avait trouvé.

« Pourquoi ? », avait-elle demandé.
Il avait fêté, quelques jours auparavant, ses 80 ans. Les amis et la famille rassemblés ce jour-là, l'avaient pressé, comme à l'accoutumée, de raconter ses souvenirs de montagnard, lui qui avait commencé par faire de l'Oisans son jardin et qui, un jour, en avait poussé la porte pour aller tutoyer les plus hauts sommets du monde.
Il s'était fait rapidement un nom dans le milieu restreint de la haute montagne des années d'après-guerre. Il l'avait donné à quelques voies ouvertes le plus souvent en hiver. Sa passion était devenue son métier, et son métier en retour avait nourri sa passion : entre deux cordées de touristes dans la Vallée Blanche; il reprenait sa liberté et allait chercher loin dans les Alpes quelques cimes inviolées auxquelles se mesurer.
Il avait déjà maintes fois raconté tout ça: les épreuves, les victoires, la disparition des autres. Et puis, était venu le temps des leçons car, fort de son expérience, il en avait donné. Il savait lire le relief, la neige et le travail du vent ; il avait expliqué ce qu'il fallait faire, ne pas faire : il avait disserté sur la prise de risque et sa part irréductible.
Il avait dénoncé l'inconscience et l'irresponsabilité, mais il avait aussi défendu la mémoire de ceux qui, sans avoir commis de faute, n'étaient pas revenus.
Il avait témoigné et en quelque sorte fait son devoir en apportant sa contribution. Mais aujourd'hui, il n'avait plus envie de parler de tout ça, conscient qu'il se répéterait inutilement.
Il lui semblait pourtant que son témoignage n'était pas suffisant ou en tout cas incomplet et qu'il lui fallait, en plus, remonter le cours de sa vie pour y retrouver ceux qui l'avait guidé, pour y réapprendre les leçons qui l'avaient amené aujourd'hui, à la fin de son existence, à cette communion si parfaite avec la nature, à laquelle il pouvait se donner sans crainte, la connaissant depuis si longtemps et l'ayant toujours respectée.

Comment expliquer ça à une enfant, se disait-il en commençant à glisser sur la fine pellicule qui recouvrait le couvercle de glace du grand lac.
Comment lui expliquer que si je me sens bien sur cette glace solide, si je me sens citoyen de la nature et du monde c'est parce que j'en ai trouvé le chemin lorsque j'était enfant.

Il avançait depuis un quart d'heure, allongeant des foulées souples et légères, laissant derrière lui deux traces parfaitement rectilignes et qu'il aurait plaisir à admirer tout à l'heure depuis l'autre rive du lac, avec un brin de fierté, comme étant siennes, comme sa signature.
C'est alors qu'il entendit le craquement : une longue fissure rectiligne se dessinait devant lui comme pour lui barrer le chemin.
Et il perçut ce craquement comme une déchirure atroce au plus pronfond de lui-même. Il chancela sous le coup, et dans une sorte de vertige eut la sensation que l'horizon basculait.
Il écarta ses bâtons pour assurer son équilibre et, ahuri, contempla sans bouger cette sinistre balafre qui marquait le lac et dont il sentait la meurtrissure jusque dans sa chair.
Lorsque, au bout de quelques minutes, il sortit de son hébétude, sa première réaction fut de nier la réalité: « non, ça ne peut pas être. Il fait d'ailleurs beaucoup trop froid et depuis trop longtemps ; le lac est gelé, on peut le traverser, bien sûr on peut le traverser! C'est autre chose, un phénomène particulier, une anomalie, une faille au fond du lac, un séisme peut-être... »
Ses réflexes revinrent. En montagne, de l'imprévu peut naître le danger, il faut donc gérer son stress, analyser et décider. Il savait tout ça, ayant dû, à plusieurs reprises dans sa longue vie d'alpiniste, faire face à des situations délicates, loin de tout, isolé, sans témoin ni secours.

La berge du lac courait à une centaine de mètres sur sa gauche. Après un moment de réflexion, il tourna ses skis à 90 degrés. Il aurait pu faire demi-tour pour reprendre les traces qui l'avaient porté jusque là, mais il ne l'avait pas fait. Pourquoi ? Il ne le savait même pas, il avait obéi à son instinct et puis, il n'y avait pas de raison de faire marche arrière. Il faisait si froid, le lac le porterait bien jusqu'à la berge.
Il se remit en route en essayant de maîtriser sa respiration mais sans pouvoir amortir les sourds battements qui résonnaient dans sa poitrine ni cette angoisse affreuse qui lui serrait la gorge.
Et pourtant. Et pourtant s'il s'était trompé ! S'il avait mal estimé l'épaisseur de la glace ou si le lac, pour une raison obscure, avait décidé de le rejeter ? Le doute s'insinua en lui et avec lui, la peur.

Il était encore loin de la berge lorsque la deuxième fracture s'ouvrit devant lui.

Il n'était plus question de fermer les yeux, il ne s'en sortirait pas comme ça. Le lac lui montrait clairement le chemin : il lui fallait faire demi-tour et surtout admettre qu'il s'était trompé. Il frissonna à la pensée qu'il avait failli emmener sa petite fille.
Et poutant, il faisait si froid. Personne n'aurait pu imaginer que le lac ne tiendrait pas. Il ne pouvait s'agir ni d'imprudence ni d'inconscience. Il n'avait pas commis d'erreur, simplement pour la première fois depuis qu'il marchait en montagne, il ne pouvait plus choisir son chemin.
Le doute fit place à la claire conscience que quelque chose dans son rapport avec la nature venait de changer. Sans le vouloir, il avait peut être fait le pas de trop et avait franchi une limite invisible au-delà de laquelle l'expérience ne sert plus à rien.

Au troisième craquement, il lui sembla commencer à comprendre, tel un joueur d'échec dont le roi se laisse petit à petit enfermer dans le piège et qui, sur un coup de l'adversaire, prend subitement conscience que la partie est perdue. C 'est le moment de vérité, celui de l'acceptation et souvent celui de l'abandon.
Le vieil homme joua pourtant le dernier coup en tournant encore une fois sur sa gauche mais c'est sans surprise qu'il entendit encore le lac craquer et qu'il se retrouva isolé au centre d'un carré blanc. « Mat » se dit-il.

Il n'avait plus peur. Au contraire, il se sentait comme rassuré. Il n'avait pas commis d'erreur, il avait simplement cru que la partie entre lui et la nature était terminée depuis longtemps et qu'il mourrait à la fin d'un parcours sans faute. Il avait souhaité raconter sa vie d'enfant, afin que son histoire soit lisible, et que l'on voit clairement la trace qu'il avait laissée derrière lui depuis sa naissance, pour que chacun puisse la comprendre et la suivre. Il n'aurait jamais imaginé que cette trace le mènerait, après 80 ans de marche courageuse et obstinée, au centre de cette case blanche.
Il lui revint en mémoire la disparition de grands noms en mer ou en montagne, Tabarly une nuit d'été en mer d'Irlande, Lachenal au fond d'une crevasse dans la Vallée Blanche, Terray dans une paroi du Vercors. Personne ne pouvait dire qu'ils avaient fait une faute même s'ils avaient connu l'échec. Ils avaient simplement un rendez-vous qu'ils ignoraient eux même et qui n'était inscrit nulle part, ni dans leur expérience d'adulte, ni dans leurs souvenirs d'enfance.

Loin sur la berge, des bras s'agitaient et des cris s'élevaient. Il déchaussa ses skis, ôta son sac à dos et s'assis les bras croisés sur ses genoux, les yeux fermés, face au soleil.
Il n'entendais plus rien, ne voyait plus rien ; il acceptait cette fin de partie. Il était écrit que, ce jour-là, il devait arriver au bout de son chemin, à cet endroit où l'attendait sa vague, sa pierre, sa crevasse.
Il resta ainsi immobile et un sentiment de paix l'envahit tout doucement ; il se souvint alors de ces nuits d'hiver, lorsqu'il était petit et qu'il fermait les yeux, couché dans son lit d'enfant, confiant dans le sommeil qui allait venir.

Lorsque les secours arrivèrent longtemps après, le bonnet rouge flottait encore au centre du trou bleu qui l'avait aspiré. Et du sentier qui surplombait le lac on pouvait apercevoir une longue trace, comme une canne enfin posée au pied de la montagne.
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Deuxième Prix - Monique Coudert

Posté le 08.07.2007 par lepecq2007

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La corneille bouillie

"Alors, Papy, tu vas vraiment faire ça? Evoquer tes souvenirs d'enfance?
- Oui. J'ai été petit garçon moi aussi. Et te voir refuser de manger ta soupe me rappelle quelque chose. Imagine deux enfants avec des capes rapiécées et des galoches. Ils rentrent, comme chaque soir après le salut, dans la grande salle du presbytère. Chic, la bonne du curé a allumé un feu. Les enfants réchauffent leurs mains rougies mais l'humidité reste dans leur coeur. La maison est silencieuse. La bonne est repartie dans ses quartiers. La nuit n'est pas loin et la peur rôde. Le petit se serre contre le plus grand. Ce qui n'est pas tout à fait vrai, on devrait dire le plus jeune se serre contre le plus vieux, car c'est Patrizio, le plus jeune des deux qui a poussé plus vite. C'est un grand échalas aux genoux chromés par les chutes et les misères. Il reste, malgré ce corps en avance, dans la magie de l'enfance, dans la nostalgie de sa mère, restée à Beyrouth. D'ailleurs il ne parle pas. Ni à la bonne, ni au curé lui-même, à peine à Marcello, ce frère félon qui emploie déjà le français avec l'accent français des berrichons du cru. Lui, Patrizio, refuse de parler français. Il a la langue italienne dans la tête et dans le coeur: c'est sa langue maternelle. De ne pas être utilisés, les mots s'étiolent, tout comme pâlit le souvenir de sa mère. Il lutte contre ça en fermant très serrés les yeux, le soir sur ses souvenirs, au côté de son frère qui ronfle déjà. Il a tant cherché dans sa mémoire à retrouver ce portrait chéri, qu'au matin il se lève épuisé.
"Le curé réveille les deux frères en leur présentant un petit bénitier portatif. Il faut tremper la main dedans et faire le signe de la croix. Marcello a cru, la première fois, que le curé leur portait le déjeuner au lit, mais il a vite déchanté. Il faut être levé, habillé pour la messe de sept heures. Pas lavé, non... Cela n'est pas l'usage. Pas nourri non plus. Il faut être à jeun pour communier à la première messe. Le bol de café au lait, ce serra pour plus tard, juste avant le cours de latin. Patrizio s'en veut, mais il aime le latin. Il y a des mots qui accrochent à la surface de sa mémoire et retrouvent leur équivalent en italien. Il arrive à ce moment-là des petites bouffées de soleil dans la salle enfumée. Le curé a bien remarqué que le cadet apprend plus vite que son ainé, mais cet enfant est trop ombrageux pour se laisser aimer. Le saint homme a vite renoncé à apprivoiser ce gamin sauvage et mal élevé. Marcello lui, a une bonne bouille pataude mais il sourit tout le temps, ce qui est bien agréable.
"Ce soir comme on est lundi, il y a dans la marmitte accrochée au-dessus du feu, des légumes qui mijotent en compagnie d'une corneille.
- Une corneille! Mais c'est presque comme un corbeau, hein Papy... Et ça se mange?
- Il faut croire... La soupe à la corneille est une recette économique. Certes il faut attraper et plumer un corbeau, ce n'est pas chose facile. Pour la première partie de l'opération, le lance-pierres de Marcello est bien utile ; la seconde partie requiert force et patience mais la bonne n'en est pas dépourvue puisqu'elle supporte les blagues des enfants et la colère du curé.
- Le curé était méchant ?
- Il n'était pas commode. Mais arrête de m'interrompre toutes les cinq minutes. On met donc à bouillir l'animal coriace tous les jours. Chaque jour on boira le bouillon et le dimanche, après une semaine de cuisson, les dents arriveront à venir à bout de cette bestiole archi-dure et enfin on aura de la viande au menu! Il n'y a que le vendredi où la corneille n'a pas le droit de mijoter. C'est jour maigre.
- C'est quoi un jour maigre?
- Autrefois on respectait les traditions alimentaires dans presque tous les foyers catholiques: interdiction de manger de la viande le vendredi. On n'avait droit qu'au poisson. C'est ça qu'on appelait « faire maigre ».
- Ils mangeaient quoi les enfants ce jour là ?
- On faisait une trempée au pain à la place. Au lait de chèvre pour les enfants et au vin pour le curé.
- Ben dis donc c'était pas terrible.
- Pas question de se plaindre. Le curé de campagne ne roulait pas sur l'or. Il avait accepté de recueillir les enfants car leur père, bon chrétien, était parti enseigner la philosophie aux païens de Syrie, et voilà que ces sauvages l'ont mis en prison ! Il a même été condamné à mort à cause de ses activités politiques. Le consulat de France a rapatrié mère et enfants en catastrophe. La maman écrasée de douleurs et de misère a dû être enfermée en hôpital psychiatrique, et les 6 enfants ont été disséminés au petit bonheur la chance.
Patrizio et Marcello, les deux derniers de la lignée, ont atterri chez ce curé de village, dans un coin reculé du Berry. Il sont élevés à la dure mais ils ont au moins la chance d'être ensemble.
"Mais revenons à la soupe. Avant d'aller se coucher, la bonne a rempli les bols. Ils fument sur la table. Marcello va bientôt lamper sa soupe avec de jolis bruits satisfaits. Patrizio restera, muet, devant son assiette, longtemps, toute la vie s'il le faut, mais jamais il ne mangera un oiseau, et surtout pas cette cornacchia nera. Il se souvient qu'il en voyait voleter dans le ciel, de ces oiseaux noirs, près des remparts de Beyrouth quand il se promenait avec sa mère.
- Papy, c'est n'importe quoi. Je ne te crois pas.
- Mais je t'assure, tout est vrai.
- Quoi ? Ca a vraiment existé une soupe au corbeau ?
- Oui. Je t'assure que oui. Je ne peux pas te dire vraiment quel goût elle a cette soupe, parce que le petit garçon qui n'a jamais voulu y goûter, le fameux Patrizio, trop grand pour son âge, c'était moi.
- Et Marcello, c'est l'oncle Marcel ?
- Oui. Bien sûr. On a francisé nos noms pour rendre notre vie plus commode en France.
- Et ta maman ? Qu'est-ce qu'elle est devenue ?
- Ma mère était très belle. Elle s'appelait Adelina. Mon père avait eu le coup de foudre en passant quelques jours à Trieste. Il avait été invité par le consul d'Autriche-Hongrie avec déférence, comme futur professeur de philosophie du lycée français de Beyrouth. Au cours de cette soirée, il a vu cette jeune fille aux longs cheveux bruns, toute seule dans son coin. Elle était italienne et ne comprenait pas un mot de français. Il s'était approché d'elle. Il lui a souri. Et hop! Ils sont tombé amoureux. Il l'a enlevée et l'a ammenée avec lui. C'était une belle histoire d'amour, au moins au début... Mais trois, quatre, cinq bébés sont arrivés très vite, ma mère ne comprenait personne dans ce pays, elle est devenue de plus en plus triste. Mon père a fait de la politique à Beyrouth pour défendre la cause arménienne. Les turcs et les syriens n'ont pas apprécié... Ils l'ont mis en prison.
- Arrête ! Je n'y comprend rien, que viennent faire les turcs dans cette histoire, et tu devrais réviser ta géographie, Papy. Beyrouth ce n'est pas en Syrie, mais au Liban. C'est même la capitale. Tout le monde sait ça quand même.
- Ah petit gredin, tu ne me crois pas et bien regarde sur mon passeport. Qu'y a-t-il d'écrit?
- Monsieur Patrice LABER, né à Beyrouth, Syrie.
- Tu vois bien.
- La ville a changé de place ?
- Non c'est la frontière qui a bougé. Ce qui avait été en Syrie est maintenant au Liban. Il y a eu tant et tant de blessures et de guerres en ce pays que tout doit être chamboulé.
- Et ta maman, tu l'as revue quand ?
- Je ne l'ai jamais revue. On m'a dit qu'elle était morte de chagrin de ne plus avoir ses enfants auprès d'elle. Mais je ne l'ai jamais oubliée. Tu veux bien me promettre quelque chose?
- Bien sûr ! De manger tous les jours ma soupe sans râler?
- Oui, si tu veux, mais promet-moi autre chose: quand tu seras grand, va à Beyrouth aux pieds des remparts. J'avais juré devant de bol de soupe fumant que jamais je ne mangerais de bêtes à plumes tant que je ne reverrais pas ma mère. J'ai tenu parole. Jamais depuis l'enfance, je n'ai accepté de manger poulet, canard ou caille... et je n'ai pas revu ma mère pour autant. Regarde les remparts de Beyrouth, et s'il reste encore au moins une cornacchia nera dans le ciel bleu, dis-lui de ma part qu'elle n'a pas tenu sa promesse et que si j'avais su, je l'aurais mangé cette bestiole!
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Troisième Prix - Michel Pesneau

Posté le 08.07.2007 par lepecq2007

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La femme du banc

"Alors tu vas vraiment faire ça ? Evoquer tes souvenirs d'enfance". Son ton était dubitatif. Il fut surpris d'être pris au mot ; il n'avait pu s'empêcher de dire : "J'aimerais bien pouvoir raconter mes souvenirs d'enfance – Mais qu'est-ce qui te retient ?" Faute d'oser avouer la vérité il avait répondu : "Rien – Alors, si tu en as envie, fais-le – Bien sûr – Ça me ferait plaisir – Dans ce cas…". Elle avait dû sentir ses réticences car elle n'insista pas. Il se mordait les doigts de ne pas lui avoir tout dit, mais il ne pouvait pas s'y résoudre : qu'aurait-elle pensé ? qu'aurait-elle imaginé ?
Une fois elle lui avait fait remarquer : "Tu ne parles jamais de ton passé – C'est sans intérêt". Il la soupçonnait de vouloir entrer par effraction dans ce passé en lui faisant évoquer ses souvenirs d'enfance.
Elle se leva, lui donna un rapide baiser et dit : "Il est temps que j'aille travailler. A demain."
Resté seul il se demanda comment ils en étaient arrivés là. Il avait l'habitude, quand il sortait, en général à l'heure du déjeuner, de venir faire un tour dans le parc puis de s'asseoir sur ce banc pour lire en fumant sa pipe (c'était le seul endroit où il pouvait le faire). Un jour, ce devait être fin avril, il l'avait trouvée assise sur "son" banc ; elle rêvassait, un livre posé sur ses genoux. Il lui avait demandé s'il pouvait s'asseoir à côté d'elle. Elle lui avait répondu en souriant que cela ne la gênait pas. Il avait jeté un coup d'œil sur la couverture du livre : "La mémoire du fleuve". Ainsi, avait-il pensé, même les fleuves ont une mémoire ! Il lui demanda de quel fleuve il s'agissait. "L'Ogooué, au Gabon" lui dit-elle. Elle lui expliqua qu'en fait il s'agissait des mémoires d'un forestier gabonais. Lui venait de lire les "aventures africaines" d'un journaliste. Ils parlèrent de l'Afrique qu'elle connaissait un peu, mais que lui connaissait seulement par les livres. Elle regarda sa montre, se leva et partit en lui faisant un signe de tête amical avant de s'éloigner.
Il ne la revit que trois jours plus tard. A dire vrai, il ne pensait plus à elle ; peut-être le lendemain de leur rencontre avait-il espéré – sans y croire - qu'elle serait là mais, pour lui, maintenant c'était déjà de l'histoire ancienne : il s'était accoutumé à vivre au jour le jour, sans regarder en arrière. A quoi bon ? Pour y trouver quoi ? Il était assis depuis quelques minutes et s'apprêtait à allumer sa pipe quand il la vit s'approcher. Comme elle lui faisait face, il put la détailler : une bonne trentaine, de taille moyenne, des cheveux noirs relevés en chignon, des yeux verts – pas courant se dit-il - , vêtue d'une robe printanière, comme le temps, assez chic, jeune cadre dynamique, selon la formule consacrée, ou peut-être vendeuse dans un magasin de luxe, mais à sa connaissance, il n'y en avait pas dans le quartier. Elle lui sourit avant de s'asseoir comme s'il était normal qu'il l'attende sur le banc.
Maintenant il trouvait naturel de la voir arriver (il s'arrangeait pour être là avant elle) tout en s'émerveillant qu'elle vînt régulièrement le rejoindre pendant sa pause déjeuner. Il devinait qu'il l'intriguait et que c'était cela qui l'attirait. Parfois elle restait plusieurs jours sans venir. La première fois il en avait été déçu ; quand, à son retour, elle l'avait retrouvé elle lui dit qu'elle revenait de Londres. Par la suite il s'était habitué à ses absences provoquées par ses déplacements professionnels
Il avait fini par apprendre qu'elle s'appelait Catherine et travaillait dans le quartier. Une fois, après qu'elle l'eût quitté, il l'avait suivie ; elle était entrée dans un immeuble qui portait plusieurs plaques : plusieurs cabinets d'avocats ou d'avocats conseils, un cardiologue, un architecte, bref rien qui pût le mettre précisément sur la voie de ses activités. Finalement, en dehors de son prénom, il ne savait rien d'elle et ne voulait pas lui poser de questions de crainte d'être obligé, à son tour, de parler de lui. Il appréciait d'ailleurs sa discrétion à son égard sans laquelle il aurait sans doute hésité à revenir.
Pendant les trente ou quarante minutes (rarement plus) qu'il passaient ensemble ils parlaient des livres qu'ils avaient lus, des films, des pièces de théâtre ou des expositions qu'elle avait vus (lui n'allait jamais au cinéma ou au théâtre quelqu'envie qu'il en eût). En matière de livres elle avait des goûts plus éclectiques que les siens et elle le moquait gentiment de se complaire dans les histoires du passé, dans l'Histoire comme il disait, plus précisément dans l'Histoire contemporaine. Petit à petit elle lui faisait découvrir d'autres horizons que ceux auxquels il se cantonnait.
Vers la mi-juillet elle lui annonça qu'elle partait en vacances pour trois semaines. Il fut désemparé : bien qu'il ne se confiât pas il se sentait en confiance avec elle et l'idée d'en être privé lui faisait peur. Il la revit cependant le lendemain – elle ne partait que deux jours plus tard – et en lui disant "A bientôt" elle lui donna un baiser sur les deux joues.
Pendant son absence il vint moins régulièrement au parc, comme si cette promenade qu'il aimait faire avant leur rencontre avait perdu son charme, mais à la date prévue de son retour il était là à l'attendre. Il la vit arriver, bronzée, souriante, encore plus éclatante qu'avant. Elle l'embrassa ; il la regarda dans les yeux, puis, avec un peu d'hésitation, comme s'il était gêné de ce qui pouvait passer pour un aveu, il dit doucement,: "Tes yeux sont si profonds que j'y perds la mémoire". Elle sourit : "Je vois que tu as suivi mes suggestions : tu t'es mis à la poésie. J'ai toujours pensé que cela s'accordait bien à ton caractère". C'est ainsi qu'en écho à un vers d'Aragon le tutoiement s'imposa dans leur relation.
A ceci près rien ne changea dans le rituel de leurs rencontres. Un jour elle lui parla d'un livre qu'elle lisait dont l'auteure évoquait ses souvenirs d'enfance. C'est ainsi qu'il fut amené à lui dire : "J'aimerais, moi aussi, pouvoir raconter mes souvenirs d'enfance". Il s'en voulut d'avoir baissé sa garde mais il était trop tard. Cela devait bien finir par arriver : il ne pouvait se cacher indéfiniment.

Après son départ, il resta un moment pensif avant d'errer dans les allées du parc. Evoquer ses souvenirs d'enfance ! Lesquels ? Ceux qu'il aimerait avoir et qu'il se forgeait ?
Mon père était médecin. J'avais une sœur un peu plus âgée que moi et une autre un peu plus jeune sur qui je me sentais tenu de veiller. Nous habitions une grande maison. On y accédait depuis la rue par un porche qui débouchait sur une cour. Sur son côté droit une construction basse abritait le cabinet de mon père et la salle d'attente. La porte d'entrée de la maison faisait face au porche. Derrière, un vaste jardin constituait un terrain de jeu idéal. Dans les allées je faisais la course en vélo avec mes sœurs, triomphant sans mérite mais, malgré tout, sans modestie !
Au fond du jardin j'avais construit un cabane avec l'aide de Pascal, un copain de classe. Mes sœurs qui, au départ, avaient dédaigné nos activités de bâtisseurs aimaient bien venir s'y amuser avec leurs dînettes et leurs poupées, tout au moins quand Pascal et moi leur laissions la place. Je dois reconnaître que j'étais d'autant plus enclin à le faire que Pascal était souvent accompagné de sa sœur, Catherine, qui venait jouer avec les miennes. Bien entendu j'étais amoureux de Catherine et tous les prétextes étaient bons pour l'inciter à se joindre à nous.
Lorsqu'il pleuvait – la cabane n'était pas très étanche – ou qu'il faisait froid nous nous réfugiions dans le grenier où, bien que nous l'ayons déjà exploré maintes et maintes fois, nous imaginions toujours que nous allions faire des découvertes fabuleuses. Quand nous redescendions, las de nos vaines investigations, c'était pour nous affronter dans quelque jeu de société qui nous absorbait jusqu'au départ de Pascal et de Catherine.
L'été nous passions nos vacances au bord de la mer dans une villa qui appartenait à mon père et à son frère. Mon père et ma mère y séjournaient un mois, mon oncle et ma tante l'autre mois mais, nous, les enfants – j'avais une cousine et deux cousins – y restions les deux mois. J'étais amoureux de ma cousine ; oubliée Catherine, le temps des vacances ! Il n'y avait que le remblai à traverser pour aller à la plage et, quand il faisait beau, nous ne la quittions que pour les repas. Le soir nous allions tous ensemble sur le port manger des gaufres ; j'aimais quand ma cousine riait, la bouche enfarinée. Parfois mon père ou mon oncle nous emmenaient à tour de rôle faire du bateau. Je m'arrangeais toujours pour y aller avec ma cousine surtout si la mer était un peu houleuse : alors elle se serrait contre moi en faisant semblant d'avoir peur. J'étais heureux.
Il s'arrêta songeur, puis, par crainte que s'enfuient les images de bonheur qu'il avait fait surgir, il préféra mettre fin à sa rêverie et décida de rentrer.

Quand il arriva à l'hôpital, il était trois heures passées. L'employée de l'accueil répondit à son sourire par un petit geste de la main. Dans le couloir qui menait à sa chambre il croisa l'infirmière qui lui fit remarquer : "Vous avez traîné aujourd'hui, monsieur Robert ; j'arrive dans cinq minutes pour vos remèdes."
Il était à la fenêtre, contemplant les platanes de la cour, quand la porte s'ouvrit. Avant qu'elle se refermât il entendit la surveillante, dans le couloir, interpeller l'infirmière avec sa brusquerie habituelle : "Pour l'amnésique du 32, scanner demain matin."
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