Troisième Prix - Michel Pesneau
Posté le 08.07.2007 par lepecq2007
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La femme du banc
"Alors tu vas vraiment faire ça ? Evoquer tes souvenirs d'enfance". Son ton était dubitatif. Il fut surpris d'être pris au mot ; il n'avait pu s'empêcher de dire : "J'aimerais bien pouvoir raconter mes souvenirs d'enfance – Mais qu'est-ce qui te retient ?" Faute d'oser avouer la vérité il avait répondu : "Rien – Alors, si tu en as envie, fais-le – Bien sûr – Ça me ferait plaisir – Dans ce cas…". Elle avait dû sentir ses réticences car elle n'insista pas. Il se mordait les doigts de ne pas lui avoir tout dit, mais il ne pouvait pas s'y résoudre : qu'aurait-elle pensé ? qu'aurait-elle imaginé ?
Une fois elle lui avait fait remarquer : "Tu ne parles jamais de ton passé – C'est sans intérêt". Il la soupçonnait de vouloir entrer par effraction dans ce passé en lui faisant évoquer ses souvenirs d'enfance.
Elle se leva, lui donna un rapide baiser et dit : "Il est temps que j'aille travailler. A demain."
Resté seul il se demanda comment ils en étaient arrivés là. Il avait l'habitude, quand il sortait, en général à l'heure du déjeuner, de venir faire un tour dans le parc puis de s'asseoir sur ce banc pour lire en fumant sa pipe (c'était le seul endroit où il pouvait le faire). Un jour, ce devait être fin avril, il l'avait trouvée assise sur "son" banc ; elle rêvassait, un livre posé sur ses genoux. Il lui avait demandé s'il pouvait s'asseoir à côté d'elle. Elle lui avait répondu en souriant que cela ne la gênait pas. Il avait jeté un coup d'œil sur la couverture du livre : "La mémoire du fleuve". Ainsi, avait-il pensé, même les fleuves ont une mémoire ! Il lui demanda de quel fleuve il s'agissait. "L'Ogooué, au Gabon" lui dit-elle. Elle lui expliqua qu'en fait il s'agissait des mémoires d'un forestier gabonais. Lui venait de lire les "aventures africaines" d'un journaliste. Ils parlèrent de l'Afrique qu'elle connaissait un peu, mais que lui connaissait seulement par les livres. Elle regarda sa montre, se leva et partit en lui faisant un signe de tête amical avant de s'éloigner.
Il ne la revit que trois jours plus tard. A dire vrai, il ne pensait plus à elle ; peut-être le lendemain de leur rencontre avait-il espéré – sans y croire - qu'elle serait là mais, pour lui, maintenant c'était déjà de l'histoire ancienne : il s'était accoutumé à vivre au jour le jour, sans regarder en arrière. A quoi bon ? Pour y trouver quoi ? Il était assis depuis quelques minutes et s'apprêtait à allumer sa pipe quand il la vit s'approcher. Comme elle lui faisait face, il put la détailler : une bonne trentaine, de taille moyenne, des cheveux noirs relevés en chignon, des yeux verts – pas courant se dit-il - , vêtue d'une robe printanière, comme le temps, assez chic, jeune cadre dynamique, selon la formule consacrée, ou peut-être vendeuse dans un magasin de luxe, mais à sa connaissance, il n'y en avait pas dans le quartier. Elle lui sourit avant de s'asseoir comme s'il était normal qu'il l'attende sur le banc.
Maintenant il trouvait naturel de la voir arriver (il s'arrangeait pour être là avant elle) tout en s'émerveillant qu'elle vînt régulièrement le rejoindre pendant sa pause déjeuner. Il devinait qu'il l'intriguait et que c'était cela qui l'attirait. Parfois elle restait plusieurs jours sans venir. La première fois il en avait été déçu ; quand, à son retour, elle l'avait retrouvé elle lui dit qu'elle revenait de Londres. Par la suite il s'était habitué à ses absences provoquées par ses déplacements professionnels
Il avait fini par apprendre qu'elle s'appelait Catherine et travaillait dans le quartier. Une fois, après qu'elle l'eût quitté, il l'avait suivie ; elle était entrée dans un immeuble qui portait plusieurs plaques : plusieurs cabinets d'avocats ou d'avocats conseils, un cardiologue, un architecte, bref rien qui pût le mettre précisément sur la voie de ses activités. Finalement, en dehors de son prénom, il ne savait rien d'elle et ne voulait pas lui poser de questions de crainte d'être obligé, à son tour, de parler de lui. Il appréciait d'ailleurs sa discrétion à son égard sans laquelle il aurait sans doute hésité à revenir.
Pendant les trente ou quarante minutes (rarement plus) qu'il passaient ensemble ils parlaient des livres qu'ils avaient lus, des films, des pièces de théâtre ou des expositions qu'elle avait vus (lui n'allait jamais au cinéma ou au théâtre quelqu'envie qu'il en eût). En matière de livres elle avait des goûts plus éclectiques que les siens et elle le moquait gentiment de se complaire dans les histoires du passé, dans l'Histoire comme il disait, plus précisément dans l'Histoire contemporaine. Petit à petit elle lui faisait découvrir d'autres horizons que ceux auxquels il se cantonnait.
Vers la mi-juillet elle lui annonça qu'elle partait en vacances pour trois semaines. Il fut désemparé : bien qu'il ne se confiât pas il se sentait en confiance avec elle et l'idée d'en être privé lui faisait peur. Il la revit cependant le lendemain – elle ne partait que deux jours plus tard – et en lui disant "A bientôt" elle lui donna un baiser sur les deux joues.
Pendant son absence il vint moins régulièrement au parc, comme si cette promenade qu'il aimait faire avant leur rencontre avait perdu son charme, mais à la date prévue de son retour il était là à l'attendre. Il la vit arriver, bronzée, souriante, encore plus éclatante qu'avant. Elle l'embrassa ; il la regarda dans les yeux, puis, avec un peu d'hésitation, comme s'il était gêné de ce qui pouvait passer pour un aveu, il dit doucement,: "Tes yeux sont si profonds que j'y perds la mémoire". Elle sourit : "Je vois que tu as suivi mes suggestions : tu t'es mis à la poésie. J'ai toujours pensé que cela s'accordait bien à ton caractère". C'est ainsi qu'en écho à un vers d'Aragon le tutoiement s'imposa dans leur relation.
A ceci près rien ne changea dans le rituel de leurs rencontres. Un jour elle lui parla d'un livre qu'elle lisait dont l'auteure évoquait ses souvenirs d'enfance. C'est ainsi qu'il fut amené à lui dire : "J'aimerais, moi aussi, pouvoir raconter mes souvenirs d'enfance". Il s'en voulut d'avoir baissé sa garde mais il était trop tard. Cela devait bien finir par arriver : il ne pouvait se cacher indéfiniment.
Après son départ, il resta un moment pensif avant d'errer dans les allées du parc. Evoquer ses souvenirs d'enfance ! Lesquels ? Ceux qu'il aimerait avoir et qu'il se forgeait ?
Mon père était médecin. J'avais une sœur un peu plus âgée que moi et une autre un peu plus jeune sur qui je me sentais tenu de veiller. Nous habitions une grande maison. On y accédait depuis la rue par un porche qui débouchait sur une cour. Sur son côté droit une construction basse abritait le cabinet de mon père et la salle d'attente. La porte d'entrée de la maison faisait face au porche. Derrière, un vaste jardin constituait un terrain de jeu idéal. Dans les allées je faisais la course en vélo avec mes sœurs, triomphant sans mérite mais, malgré tout, sans modestie !
Au fond du jardin j'avais construit un cabane avec l'aide de Pascal, un copain de classe. Mes sœurs qui, au départ, avaient dédaigné nos activités de bâtisseurs aimaient bien venir s'y amuser avec leurs dînettes et leurs poupées, tout au moins quand Pascal et moi leur laissions la place. Je dois reconnaître que j'étais d'autant plus enclin à le faire que Pascal était souvent accompagné de sa sœur, Catherine, qui venait jouer avec les miennes. Bien entendu j'étais amoureux de Catherine et tous les prétextes étaient bons pour l'inciter à se joindre à nous.
Lorsqu'il pleuvait – la cabane n'était pas très étanche – ou qu'il faisait froid nous nous réfugiions dans le grenier où, bien que nous l'ayons déjà exploré maintes et maintes fois, nous imaginions toujours que nous allions faire des découvertes fabuleuses. Quand nous redescendions, las de nos vaines investigations, c'était pour nous affronter dans quelque jeu de société qui nous absorbait jusqu'au départ de Pascal et de Catherine.
L'été nous passions nos vacances au bord de la mer dans une villa qui appartenait à mon père et à son frère. Mon père et ma mère y séjournaient un mois, mon oncle et ma tante l'autre mois mais, nous, les enfants – j'avais une cousine et deux cousins – y restions les deux mois. J'étais amoureux de ma cousine ; oubliée Catherine, le temps des vacances ! Il n'y avait que le remblai à traverser pour aller à la plage et, quand il faisait beau, nous ne la quittions que pour les repas. Le soir nous allions tous ensemble sur le port manger des gaufres ; j'aimais quand ma cousine riait, la bouche enfarinée. Parfois mon père ou mon oncle nous emmenaient à tour de rôle faire du bateau. Je m'arrangeais toujours pour y aller avec ma cousine surtout si la mer était un peu houleuse : alors elle se serrait contre moi en faisant semblant d'avoir peur. J'étais heureux.
Il s'arrêta songeur, puis, par crainte que s'enfuient les images de bonheur qu'il avait fait surgir, il préféra mettre fin à sa rêverie et décida de rentrer.
Quand il arriva à l'hôpital, il était trois heures passées. L'employée de l'accueil répondit à son sourire par un petit geste de la main. Dans le couloir qui menait à sa chambre il croisa l'infirmière qui lui fit remarquer : "Vous avez traîné aujourd'hui, monsieur Robert ; j'arrive dans cinq minutes pour vos remèdes."
Il était à la fenêtre, contemplant les platanes de la cour, quand la porte s'ouvrit. Avant qu'elle se refermât il entendit la surveillante, dans le couloir, interpeller l'infirmière avec sa brusquerie habituelle : "Pour l'amnésique du 32, scanner demain matin."
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