Deuxième Prix - Monique Coudert
Posté le 08.07.2007 par lepecq2007
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La corneille bouillie
"Alors, Papy, tu vas vraiment faire ça? Evoquer tes souvenirs d'enfance?
- Oui. J'ai été petit garçon moi aussi. Et te voir refuser de manger ta soupe me rappelle quelque chose. Imagine deux enfants avec des capes rapiécées et des galoches. Ils rentrent, comme chaque soir après le salut, dans la grande salle du presbytère. Chic, la bonne du curé a allumé un feu. Les enfants réchauffent leurs mains rougies mais l'humidité reste dans leur coeur. La maison est silencieuse. La bonne est repartie dans ses quartiers. La nuit n'est pas loin et la peur rôde. Le petit se serre contre le plus grand. Ce qui n'est pas tout à fait vrai, on devrait dire le plus jeune se serre contre le plus vieux, car c'est Patrizio, le plus jeune des deux qui a poussé plus vite. C'est un grand échalas aux genoux chromés par les chutes et les misères. Il reste, malgré ce corps en avance, dans la magie de l'enfance, dans la nostalgie de sa mère, restée à Beyrouth. D'ailleurs il ne parle pas. Ni à la bonne, ni au curé lui-même, à peine à Marcello, ce frère félon qui emploie déjà le français avec l'accent français des berrichons du cru. Lui, Patrizio, refuse de parler français. Il a la langue italienne dans la tête et dans le coeur: c'est sa langue maternelle. De ne pas être utilisés, les mots s'étiolent, tout comme pâlit le souvenir de sa mère. Il lutte contre ça en fermant très serrés les yeux, le soir sur ses souvenirs, au côté de son frère qui ronfle déjà. Il a tant cherché dans sa mémoire à retrouver ce portrait chéri, qu'au matin il se lève épuisé.
"Le curé réveille les deux frères en leur présentant un petit bénitier portatif. Il faut tremper la main dedans et faire le signe de la croix. Marcello a cru, la première fois, que le curé leur portait le déjeuner au lit, mais il a vite déchanté. Il faut être levé, habillé pour la messe de sept heures. Pas lavé, non... Cela n'est pas l'usage. Pas nourri non plus. Il faut être à jeun pour communier à la première messe. Le bol de café au lait, ce serra pour plus tard, juste avant le cours de latin. Patrizio s'en veut, mais il aime le latin. Il y a des mots qui accrochent à la surface de sa mémoire et retrouvent leur équivalent en italien. Il arrive à ce moment-là des petites bouffées de soleil dans la salle enfumée. Le curé a bien remarqué que le cadet apprend plus vite que son ainé, mais cet enfant est trop ombrageux pour se laisser aimer. Le saint homme a vite renoncé à apprivoiser ce gamin sauvage et mal élevé. Marcello lui, a une bonne bouille pataude mais il sourit tout le temps, ce qui est bien agréable.
"Ce soir comme on est lundi, il y a dans la marmitte accrochée au-dessus du feu, des légumes qui mijotent en compagnie d'une corneille.
- Une corneille! Mais c'est presque comme un corbeau, hein Papy... Et ça se mange?
- Il faut croire... La soupe à la corneille est une recette économique. Certes il faut attraper et plumer un corbeau, ce n'est pas chose facile. Pour la première partie de l'opération, le lance-pierres de Marcello est bien utile ; la seconde partie requiert force et patience mais la bonne n'en est pas dépourvue puisqu'elle supporte les blagues des enfants et la colère du curé.
- Le curé était méchant ?
- Il n'était pas commode. Mais arrête de m'interrompre toutes les cinq minutes. On met donc à bouillir l'animal coriace tous les jours. Chaque jour on boira le bouillon et le dimanche, après une semaine de cuisson, les dents arriveront à venir à bout de cette bestiole archi-dure et enfin on aura de la viande au menu! Il n'y a que le vendredi où la corneille n'a pas le droit de mijoter. C'est jour maigre.
- C'est quoi un jour maigre?
- Autrefois on respectait les traditions alimentaires dans presque tous les foyers catholiques: interdiction de manger de la viande le vendredi. On n'avait droit qu'au poisson. C'est ça qu'on appelait « faire maigre ».
- Ils mangeaient quoi les enfants ce jour là ?
- On faisait une trempée au pain à la place. Au lait de chèvre pour les enfants et au vin pour le curé.
- Ben dis donc c'était pas terrible.
- Pas question de se plaindre. Le curé de campagne ne roulait pas sur l'or. Il avait accepté de recueillir les enfants car leur père, bon chrétien, était parti enseigner la philosophie aux païens de Syrie, et voilà que ces sauvages l'ont mis en prison ! Il a même été condamné à mort à cause de ses activités politiques. Le consulat de France a rapatrié mère et enfants en catastrophe. La maman écrasée de douleurs et de misère a dû être enfermée en hôpital psychiatrique, et les 6 enfants ont été disséminés au petit bonheur la chance.
Patrizio et Marcello, les deux derniers de la lignée, ont atterri chez ce curé de village, dans un coin reculé du Berry. Il sont élevés à la dure mais ils ont au moins la chance d'être ensemble.
"Mais revenons à la soupe. Avant d'aller se coucher, la bonne a rempli les bols. Ils fument sur la table. Marcello va bientôt lamper sa soupe avec de jolis bruits satisfaits. Patrizio restera, muet, devant son assiette, longtemps, toute la vie s'il le faut, mais jamais il ne mangera un oiseau, et surtout pas cette cornacchia nera. Il se souvient qu'il en voyait voleter dans le ciel, de ces oiseaux noirs, près des remparts de Beyrouth quand il se promenait avec sa mère.
- Papy, c'est n'importe quoi. Je ne te crois pas.
- Mais je t'assure, tout est vrai.
- Quoi ? Ca a vraiment existé une soupe au corbeau ?
- Oui. Je t'assure que oui. Je ne peux pas te dire vraiment quel goût elle a cette soupe, parce que le petit garçon qui n'a jamais voulu y goûter, le fameux Patrizio, trop grand pour son âge, c'était moi.
- Et Marcello, c'est l'oncle Marcel ?
- Oui. Bien sûr. On a francisé nos noms pour rendre notre vie plus commode en France.
- Et ta maman ? Qu'est-ce qu'elle est devenue ?
- Ma mère était très belle. Elle s'appelait Adelina. Mon père avait eu le coup de foudre en passant quelques jours à Trieste. Il avait été invité par le consul d'Autriche-Hongrie avec déférence, comme futur professeur de philosophie du lycée français de Beyrouth. Au cours de cette soirée, il a vu cette jeune fille aux longs cheveux bruns, toute seule dans son coin. Elle était italienne et ne comprenait pas un mot de français. Il s'était approché d'elle. Il lui a souri. Et hop! Ils sont tombé amoureux. Il l'a enlevée et l'a ammenée avec lui. C'était une belle histoire d'amour, au moins au début... Mais trois, quatre, cinq bébés sont arrivés très vite, ma mère ne comprenait personne dans ce pays, elle est devenue de plus en plus triste. Mon père a fait de la politique à Beyrouth pour défendre la cause arménienne. Les turcs et les syriens n'ont pas apprécié... Ils l'ont mis en prison.
- Arrête ! Je n'y comprend rien, que viennent faire les turcs dans cette histoire, et tu devrais réviser ta géographie, Papy. Beyrouth ce n'est pas en Syrie, mais au Liban. C'est même la capitale. Tout le monde sait ça quand même.
- Ah petit gredin, tu ne me crois pas et bien regarde sur mon passeport. Qu'y a-t-il d'écrit?
- Monsieur Patrice LABER, né à Beyrouth, Syrie.
- Tu vois bien.
- La ville a changé de place ?
- Non c'est la frontière qui a bougé. Ce qui avait été en Syrie est maintenant au Liban. Il y a eu tant et tant de blessures et de guerres en ce pays que tout doit être chamboulé.
- Et ta maman, tu l'as revue quand ?
- Je ne l'ai jamais revue. On m'a dit qu'elle était morte de chagrin de ne plus avoir ses enfants auprès d'elle. Mais je ne l'ai jamais oubliée. Tu veux bien me promettre quelque chose?
- Bien sûr ! De manger tous les jours ma soupe sans râler?
- Oui, si tu veux, mais promet-moi autre chose: quand tu seras grand, va à Beyrouth aux pieds des remparts. J'avais juré devant de bol de soupe fumant que jamais je ne mangerais de bêtes à plumes tant que je ne reverrais pas ma mère. J'ai tenu parole. Jamais depuis l'enfance, je n'ai accepté de manger poulet, canard ou caille... et je n'ai pas revu ma mère pour autant. Regarde les remparts de Beyrouth, et s'il reste encore au moins une cornacchia nera dans le ciel bleu, dis-lui de ma part qu'elle n'a pas tenu sa promesse et que si j'avais su, je l'aurais mangé cette bestiole!
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