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lepecq2007
Description du blog :
Trois nouvelles, gagnantes du concours du Pecq 2007
Catégorie :
Blog Loisirs
Date de création :
08.07.2007
Dernière mise à jour :
08.07.2007
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Premier Prix - Jean-Jacques Maupetit

Premier Prix - Jean-Jacques Maupetit

Posté le 08.07.2007 par lepecq2007

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Il fait pourtant si froid

« Alors, tu vas vraiment faire ça ? Evoquer tes souvenirs d'enfance ? »
Elle avait prononcé cette phrase du haut de ses 8 ans, avec l'aplomb des grandes personnes qui ont le jugement facile, et un petit air narquois qui avait l'air de vouloir dire « en es-tu bien sûr ? » Elle avait rajouté après un instant de réflexion : « Pourquoi ? »
Et c'était cette dernière question qui l'avait le plus contrarié.
Ses souvenirs d'enfance... Ces mots le gênaient presque, comme si l'enfance était un domaine réservé dont il avait été exclu il y a bien longtemps. Et pourtant il sentait qu'il devait le faire. Il avait hésité à répondre, avait grommelé quelques paroles indicibles et était sorti, les skis sur l'épaule, en réajustant son bonnet rouge.

Le froid le saisit dès les premiers pas qu'il fit sur le chemin qui menait au lac. C'était une de ces journées d'hiver comme seuls les pays de moyenne montagne peuvent en offrir. L'air, la lumière, la neige et le ciel étaient, chacun à leur façon, limpides, légers, cristallins. Il y avait, en plus, un silence qui leur faisait comme un écrin et que l'on avait scrupule à troubler même par le léger crissement des pas sur le sol gelé.
Il y avait longtemps qu'un mois de février n'avait pas été aussi froid et aussi beau. La glace s'étalait devant lui, parfaitement lisse, jusqu'à toucher, là-bas, très loin, le pied de la montagne. Pourtant, arrivé au bord du lac, quelque chose empêchait le vieil homme d'éprouver le plaisir que, si souvent, il y avait trouvé.

« Pourquoi ? », avait-elle demandé.
Il avait fêté, quelques jours auparavant, ses 80 ans. Les amis et la famille rassemblés ce jour-là, l'avaient pressé, comme à l'accoutumée, de raconter ses souvenirs de montagnard, lui qui avait commencé par faire de l'Oisans son jardin et qui, un jour, en avait poussé la porte pour aller tutoyer les plus hauts sommets du monde.
Il s'était fait rapidement un nom dans le milieu restreint de la haute montagne des années d'après-guerre. Il l'avait donné à quelques voies ouvertes le plus souvent en hiver. Sa passion était devenue son métier, et son métier en retour avait nourri sa passion : entre deux cordées de touristes dans la Vallée Blanche; il reprenait sa liberté et allait chercher loin dans les Alpes quelques cimes inviolées auxquelles se mesurer.
Il avait déjà maintes fois raconté tout ça: les épreuves, les victoires, la disparition des autres. Et puis, était venu le temps des leçons car, fort de son expérience, il en avait donné. Il savait lire le relief, la neige et le travail du vent ; il avait expliqué ce qu'il fallait faire, ne pas faire : il avait disserté sur la prise de risque et sa part irréductible.
Il avait dénoncé l'inconscience et l'irresponsabilité, mais il avait aussi défendu la mémoire de ceux qui, sans avoir commis de faute, n'étaient pas revenus.
Il avait témoigné et en quelque sorte fait son devoir en apportant sa contribution. Mais aujourd'hui, il n'avait plus envie de parler de tout ça, conscient qu'il se répéterait inutilement.
Il lui semblait pourtant que son témoignage n'était pas suffisant ou en tout cas incomplet et qu'il lui fallait, en plus, remonter le cours de sa vie pour y retrouver ceux qui l'avait guidé, pour y réapprendre les leçons qui l'avaient amené aujourd'hui, à la fin de son existence, à cette communion si parfaite avec la nature, à laquelle il pouvait se donner sans crainte, la connaissant depuis si longtemps et l'ayant toujours respectée.

Comment expliquer ça à une enfant, se disait-il en commençant à glisser sur la fine pellicule qui recouvrait le couvercle de glace du grand lac.
Comment lui expliquer que si je me sens bien sur cette glace solide, si je me sens citoyen de la nature et du monde c'est parce que j'en ai trouvé le chemin lorsque j'était enfant.

Il avançait depuis un quart d'heure, allongeant des foulées souples et légères, laissant derrière lui deux traces parfaitement rectilignes et qu'il aurait plaisir à admirer tout à l'heure depuis l'autre rive du lac, avec un brin de fierté, comme étant siennes, comme sa signature.
C'est alors qu'il entendit le craquement : une longue fissure rectiligne se dessinait devant lui comme pour lui barrer le chemin.
Et il perçut ce craquement comme une déchirure atroce au plus pronfond de lui-même. Il chancela sous le coup, et dans une sorte de vertige eut la sensation que l'horizon basculait.
Il écarta ses bâtons pour assurer son équilibre et, ahuri, contempla sans bouger cette sinistre balafre qui marquait le lac et dont il sentait la meurtrissure jusque dans sa chair.
Lorsque, au bout de quelques minutes, il sortit de son hébétude, sa première réaction fut de nier la réalité: « non, ça ne peut pas être. Il fait d'ailleurs beaucoup trop froid et depuis trop longtemps ; le lac est gelé, on peut le traverser, bien sûr on peut le traverser! C'est autre chose, un phénomène particulier, une anomalie, une faille au fond du lac, un séisme peut-être... »
Ses réflexes revinrent. En montagne, de l'imprévu peut naître le danger, il faut donc gérer son stress, analyser et décider. Il savait tout ça, ayant dû, à plusieurs reprises dans sa longue vie d'alpiniste, faire face à des situations délicates, loin de tout, isolé, sans témoin ni secours.

La berge du lac courait à une centaine de mètres sur sa gauche. Après un moment de réflexion, il tourna ses skis à 90 degrés. Il aurait pu faire demi-tour pour reprendre les traces qui l'avaient porté jusque là, mais il ne l'avait pas fait. Pourquoi ? Il ne le savait même pas, il avait obéi à son instinct et puis, il n'y avait pas de raison de faire marche arrière. Il faisait si froid, le lac le porterait bien jusqu'à la berge.
Il se remit en route en essayant de maîtriser sa respiration mais sans pouvoir amortir les sourds battements qui résonnaient dans sa poitrine ni cette angoisse affreuse qui lui serrait la gorge.
Et pourtant. Et pourtant s'il s'était trompé ! S'il avait mal estimé l'épaisseur de la glace ou si le lac, pour une raison obscure, avait décidé de le rejeter ? Le doute s'insinua en lui et avec lui, la peur.

Il était encore loin de la berge lorsque la deuxième fracture s'ouvrit devant lui.

Il n'était plus question de fermer les yeux, il ne s'en sortirait pas comme ça. Le lac lui montrait clairement le chemin : il lui fallait faire demi-tour et surtout admettre qu'il s'était trompé. Il frissonna à la pensée qu'il avait failli emmener sa petite fille.
Et poutant, il faisait si froid. Personne n'aurait pu imaginer que le lac ne tiendrait pas. Il ne pouvait s'agir ni d'imprudence ni d'inconscience. Il n'avait pas commis d'erreur, simplement pour la première fois depuis qu'il marchait en montagne, il ne pouvait plus choisir son chemin.
Le doute fit place à la claire conscience que quelque chose dans son rapport avec la nature venait de changer. Sans le vouloir, il avait peut être fait le pas de trop et avait franchi une limite invisible au-delà de laquelle l'expérience ne sert plus à rien.

Au troisième craquement, il lui sembla commencer à comprendre, tel un joueur d'échec dont le roi se laisse petit à petit enfermer dans le piège et qui, sur un coup de l'adversaire, prend subitement conscience que la partie est perdue. C 'est le moment de vérité, celui de l'acceptation et souvent celui de l'abandon.
Le vieil homme joua pourtant le dernier coup en tournant encore une fois sur sa gauche mais c'est sans surprise qu'il entendit encore le lac craquer et qu'il se retrouva isolé au centre d'un carré blanc. « Mat » se dit-il.

Il n'avait plus peur. Au contraire, il se sentait comme rassuré. Il n'avait pas commis d'erreur, il avait simplement cru que la partie entre lui et la nature était terminée depuis longtemps et qu'il mourrait à la fin d'un parcours sans faute. Il avait souhaité raconter sa vie d'enfant, afin que son histoire soit lisible, et que l'on voit clairement la trace qu'il avait laissée derrière lui depuis sa naissance, pour que chacun puisse la comprendre et la suivre. Il n'aurait jamais imaginé que cette trace le mènerait, après 80 ans de marche courageuse et obstinée, au centre de cette case blanche.
Il lui revint en mémoire la disparition de grands noms en mer ou en montagne, Tabarly une nuit d'été en mer d'Irlande, Lachenal au fond d'une crevasse dans la Vallée Blanche, Terray dans une paroi du Vercors. Personne ne pouvait dire qu'ils avaient fait une faute même s'ils avaient connu l'échec. Ils avaient simplement un rendez-vous qu'ils ignoraient eux même et qui n'était inscrit nulle part, ni dans leur expérience d'adulte, ni dans leurs souvenirs d'enfance.

Loin sur la berge, des bras s'agitaient et des cris s'élevaient. Il déchaussa ses skis, ôta son sac à dos et s'assis les bras croisés sur ses genoux, les yeux fermés, face au soleil.
Il n'entendais plus rien, ne voyait plus rien ; il acceptait cette fin de partie. Il était écrit que, ce jour-là, il devait arriver au bout de son chemin, à cet endroit où l'attendait sa vague, sa pierre, sa crevasse.
Il resta ainsi immobile et un sentiment de paix l'envahit tout doucement ; il se souvint alors de ces nuits d'hiver, lorsqu'il était petit et qu'il fermait les yeux, couché dans son lit d'enfant, confiant dans le sommeil qui allait venir.

Lorsque les secours arrivèrent longtemps après, le bonnet rouge flottait encore au centre du trou bleu qui l'avait aspiré. Et du sentier qui surplombait le lac on pouvait apercevoir une longue trace, comme une canne enfin posée au pied de la montagne.
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